A propos de "Jeunesse du sacré" de Régis Debray (Gallimard 2012).
Après l'exposé d'un faisceaux d'indices pouvant définir ce qui est ou peut être "sacré" dans une société humaine, Régis Debray répond que finalement tout est envisageable dans ce domaine selon les époques et les lieux. Trois grandes tendances tout de même se dessinent de manière chronologique : un sacré religieux, un sacré historique, et un sacré environnemental à venir.
Dans cet ouvrage, Régis Debray remet à leur place les malfaisants (particulièrement français) qui contestent l'utilité actuelle du sacré.
Certes, il ne manque pas de dénoncer lui-même l'usage trop fréquent de la contrainte pour défendre ou imposer une sacralité à l'autre.
Cependant, nier le sacré est stupide : parce que (sauf à être Aragon peut-être) "Avez-vous déjà giflé un cadavre ?"... Et surtout dangereux, car il permet la transmission entre générations : "Le sacré a au moins ce mérite : recoudre ce que le temps déchire [...] Dans une société qui a un besoin vital de prévision à long terme et que la conjoncture techno-historique condamne à trottiner tel un canard décapité sous le fouet du sondage, ce bourreau sans merci, il n'est pas imbécile, faute d'hérédité des caractères acquis, de vouloir s'arrimer à un fil d'Ariane comme gage ténu de continuité, en faisant comme si (puisque, à l'échelle de l'histoire, sinon des temps géologiques, ce fil d'or durera ce que durent les roses)".
La France est d'ailleurs un bon exemple de cette sottise moderne : baignée dans le sacré religieux durant l'Ancien Régime que singera plus tard la République, celui-ci a perduré grâce notamment à l'idée de nation : "invitée surprise" qui a permis la création d'un "surnous" français, une "prise de corps imprévue" qui "a pu différer jusqu'à présent dans nos France juxtaposées le retour à "l'agrégat inconstitué de peuples désunis", avec allégeances communautaires et Pride de ceci et cela".
En effet, cette situation inespérée d'un sacré français fédérateur est gâchée actuellement. Pire que refuser la sacralité en France, on assiste à une multiplication abusive de sacralités d'intérêts particuliers qui remplace "Roman pour tous par une mémoire de chacun".
Continuer dans ce sens implique un bien triste destin pour la France : "Nous renonçons à persévérer dans l'être. Nous ne transmettons plus. Nous descendons nos drapeaux à la cave et supprimons la distribution des prix à l'école. Plus d'hymnes ni de tapis rouge. Plus de défilés ni de cérémonies. Nous cessons de dire nous. Que le plus riche emporte l'oeuvre d'art, en suisse, dans son coffre, et que le plus fort assomme en sortant son voisin de palier. Chacun pour soi. Comme dans un naufrage".
Comme souvent, la meilleure solution reste celle du juste milieu : "Deux choses menacent les groupes humains : le sacré et le profane. Si le sacré est partout, ils s'ankylosent. S'il n'est nulle part, ils se décomposent. Trop de marques de déférence, voilà le collectif réassuré mais des individus humiliés de ne pas être à la hauteur. Pas assez, c'est Narcisse-roi mais un peuple qui doute, ou se dégoûte. Que faire ? La part du feu. Un quidam prêt à transiger sur tout est un pauvre type. Sur rien, un dangereux. Sur quelque chose, un débrouillard. on peut causer. La question est donc de faire bonne figure".