Dans le cadre de la vente historique de la collection d'Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé, c'est demain que doit avoir lieu l'enchère portant sur deux têtes en bronze qui représentent un lièvre et un rat. En effet, malgré la demande d'une association chinoise de suspendre la vente, le juge des référés du Tribunal de Grande Instance de Paris a décidé lundi de l'autoriser. L'association justifiait sa demande du fait que les deux bronzes proviennent du « sac du Palais d'été » perpétré par les armées françaises et anglaises durant la seconde guerre de l'opium en 1860. Personnalités publiques et privées chinoises tentent depuis quelques années de racheter diverses pièces du patrimoine national à l'occasion de ventes aux enchères. L'assurance pour les maisons de vente de cette présence d'acheteurs chinois a cependant eu l'effet pervers d'augmenter considérablement le prix des oeuvres. C'est pourquoi, la Chine demande désormais des remises gracieuses au nom d'un dédommagement historique. La méthode peut sembler contestable puisqu'il est acquis que ce genre de pièces en vente à l'étranger doivent être achetées suivant les prix du marché de l'art : on peut rappeler par exemple que la ville de Collioure a acquit lors d'une vente à New-York le 29 janvier dernier, 4 chapiteaux du cloître des dominicains volés en 1924, pour la somme de 43 000 dollars.
Ce qui est tout de même choquant dans l'affaire des deux bronzes, c'est l'argumentaire de Pierre Bergé, disposé à rendre les deux oeuvres gratuitement contre « les droits de l'Homme, la liberté, et le retour du Dalaï-lama au Tibet ». Par cette demande, l'homme de culture français donne une connotation « engagée » à sa vente, il est également assuré de ne pas avoir à céder gratuitement les deux bronzes estimés entre 8 et 10 millions d'euros chacun, et enfin il masque l'origine contestable des deux oeuvres. En effet, même si Pierre Bergé a légalement acheté ces bronzes à un antiquaire, elles restent le fruit du pillage du Palais d'été qui est un bien lamentable fait d'arme de la France. Comme le disait déjà Victor Hugo dans sa lettre adressée le 25 novembre 1861 au Capitaine Butler qui lui demande son avis sur l'expédition en Chine :
« Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.
Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L’empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été.
J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.
En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate »
En évoquant opportunément la politique intérieure chinoise, certes critiquable au nom des droits de l'Homme, Pierre Bergé évite malheureusement un débat nécessaire
sur la possible restitution de pièces si lamentablement pillées. Sinon, pourquoi être scandalisé par l'utilisation de parties de cloîtres et monastères français dans la construction de villas
américaines, et non par l'usage décoratif sur la cheminée de Pierre Bergé, de bronzes qui ornaient autrefois la fontaine zodiacale du Palais d'été de l'Empereur Qianlong ?
N.B. (AFP - 25 février) :
"Ces deux pièces, une tête de rat et une tête de lapin d'une hauteur d'une quarantaine de centimètres, proviennent du sac du Palais d'été à Pékin par des soldats français et britanniques en 1860.
Elles ont été adjugées mercredi soir pour un montant de 15,7 millions d'euros chacune, sans qu'on connaisse l'identité du ou des acheteurs qui ont remporté les enchères au téléphone"