Le socialiste et Directeur général de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), Pascal Lamy, accorde un grand entretien à Libération dans son édition du 23
mai.
C'est suite à un échec, celui du projet d'Organisation Internationale du Commerce entre 1946 et 1948, qu'est né le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), chargé de faire respecter la
liberté, la non-discrimination et la réciprocité des échanges de marchandises dans le commerce international. Le GATT s'organise suivant des cycles de négociations dont le dernier (l'Uruguay
round) se clôture avec les accords de Marrakech en 1994 créant une organisation internationale permanente, universelle et aux compétences élargies : l'OMC. Le premier cycle de la
nouvelle institution, pompeusement baptisé : "cycle du millénaire" est abandonné suite aux contestations lors de la conférence de Seattle en 1999. Des contestations à
l'extérieur, avec les manifestations des "alter" ou "anti" mondialiste (voir le film "Bataille à Seattle"), et à l'intérieur, avec celles des pays en voie de développement qui
reprochent une prise de décision confisquée par les pays du Nord. C'est donc un nouveau cycle qui débute à Doha au Qatar en 2003, avec une prise en considération des problématiques
environementales et sociales, et avec un plus grand équilibre entre pays du Nord et du Sud. Les échanges commerciaux doivent connaître une gouvernance internationale, que seul peut fournir
aujourd'hui l'OMC qui : "a été accompagné d'un concept, d'une volonté politique, plus tard d'une machinerie institutionnelle, les trois conditions sine qua non pour s'émanciper de
l'attraction westphalienne de la souveraineté entière des Etats-Nations. C'est l'absence de volonté politique pour réguler la finance qui a freiné la FMI. A l'OMC, on a commencé sans outillage
institutionnel, avec trois négociateurs dans un coin lors de la création du GATT. Mais avec une réelle volonté politique". L'OMC n'est plus la critiquable machine occidentale d'avant
Seattle, chargée de favoriser la domination des Etats-Unis et de l'Europe sur le monde. Son Directeur général rappelle qu "on peut toujours comparer. Un mois de guerre américaine en
Irak avec le budget de la lutte contre le paludisme. Le prix d'une bombe nucléaire française avec le coût d'un centre universitaire d'excellence... Quand on passe comme moi la moitié de son temps
dans les pays en développement, c'est évidemment choquant...". D'ailleurs, aujourd'hui, les principaux adversaires de la gouvernance par l'OMC sont des Etats qualifiés de "pays en voie
de développement", mais pourtant géants industriels ou agricoles comme la Chine, le Brésil ou l'Inde. En effet, l'OMC d'après Seattle doit être en mesure de proposer une mondialisation
à visage humain, c'est à dire prenant compte des normes de développement durable, de droit du travail, de diversité culturelle... qui pénaliseraient leur croissance. D'une manière
générale, sortir de l'OMC "cela revient au retour à la loi de la jungle", au libéralisme à l'état sauvage.
Il est donc nécessaire de participer activement à l'OMC, car il s'agit de l'unique lieu de gouvernance du libéralisme économique mondial, et même s'il est encore imparfait, c'est
le seul cadre dans lequel nous pouvons réguler ce dernier. Comme le rappelait Frédéric Beigbeder dans un de ses romans : "pour détourner un avion, il faut commencer par monter
dedans" (99 francs).