Jeudi 2 février 2012
4
02
/02
/Fév
/2012
06:03
Avoir plusieurs vies dans une vie reste le summum de ce que je considère comme la possible réussite d'un être humain. C'est cette démarche qui transpire de
l'ouvrage d'Emmanuel Carrère sur Limonov. Voyou, poète, clodo, homo, écrivain, punk, artiste, serviteur, mercenaire, queutard, prisonnier et opposant politique, yoguiste... Edouard Veniaminovitch
a remplit sa vie d'expériences pas forcément désirées, mais toujours acceptées et assumées avec une fierté prolétarienne manifeste.
Emmanuel Carrère a l'honnêteté dès les premières pages de son ouvrage de reconnaître qu'une partie de sa fascination pour le personnage étudié doit provenir de
l'amplitude qui existe entre sa propre vie de bobo et celle d'un salaud ? d'un héros ? dont le destin romanesque nous parle de notre Histoire contemporaine.
Jamais dans nos vies de bourgeois, et j'entends par là celui qui ne recherche que le confort du quotidien, et ce, qu'il ait réussi socialement ou pas, nous aurons
l'audace de vivre aussi intensément qu'un Limonov.
Oui, mais le personnage empeste le souffre pour certains : il a notamment créé le Parti national-bolchévique et a suivi des mercenaires serbes.
Il est certain que ni le bourgeois bien pensant dans son loft parisien, ni le bourgeois réac dans son lotissement de banlieue, ne sera jamais condamné pour des
erreurs commises dans sa façon de vivre, puisqu'ils est déjà mort sans le savoir.
Les "erreurs" de Limonov, inévitables quand on ne craint pas comme lui de bifurquer et de prendre des risques, sont de toute manière à relativiser. Les provocations
de Limonov n'ont jamais causé le tort que veulent nous faire croire la plupart des occidentaux touchés de ce mal actuel du goût à outrance des bons sentiments. Son expérience de la guerre en
ex-Yougoslavie ? La même aux côtés des combattants bosniaques ou croates lui aurait grand ouvert les portes des salons parisiens de BHL. Son expérience politique ? Avoir critiqué le libéralisme
sauvage à la chute de l'URSS et s'être opposé à Poutine aux côtés de Kasparov n'est pas ce que nous pouvons appeler du fascisme fanatique.
Comme le dit Emmanuel Carrère : "je pense que beaucoup d'amis autoproclamés du genre humain, n'ayant à la bouche que les mots de bienveillance et de compassion,
sont en réalité plus égoïstes et plus indifférents que ce garçon qui a passé sa vie à se peindre sous les traits d'un méchant"...
Au-delà de la réhabilitation de l'homme, le roman d'Emmanuel Carrère donne une irrésistible envie de relire les premiers ouvrages de Limonov et de découvrir les
récents qui n'avaient plus les faveurs des frileux éditeurs parisiens.
Un héros des lettres, mais également un héros tout simplement de sa vie, voilà qui est vraiment d'après moi Edouard "Limonov" Veniaminovitch.